Commençons
cette chronique sur trois petites notes de musique, celle dYves
Montand
Moi,
je suis venu à pied
Doucement sans me presser
J'ai marché à pied, à pied
J'étais sûr de vous trouver
Je m'suis donc pas pressé
En marchant à pied, à pied
Dans la rue il faisait bon
Je m'fredonnais un' chanson
Avec le d'ssous d'mes talons
J'aurais pu sans m'fatiguer
Sortir cet album avant ou après
Je suis venu à pied, à pied.
Pour
venir à pied cest clair quil est venu à
pied cet album ! Des studios cossus de Los Angeles jusque dans
les magasins du monde entier et après 15 années
de folies des grandeurs, de turpitudes musicales et extra-musicales
et de baguenaudages itinérants. Il connaissait la route
mais il est venu à pied Axl, car oui, le grand escogriffe
est de retour !
Cest
peu de dire que lentité Guns NRoses aura pâti
de cette situation ubuesque, passant au fil de ces années
et des évictions (Steven Adler puis Gilby Clarke) puis
des départs courroucés (Matt, Duff Slash et les
autres) de létat de Lamborghini Countach chromé
fendant la bise californienne avec Stéphanie Seymour en
lieu et place du mort à la grosse Toyota de prolo couleur
rouille avec la galerie sur le toit et un canapé troué
dessus. Le tout pour en arriver aujourdhui au vélo
de ville avec sacoches en osier jointes, précisément
celui de la pochette de cet album. Un vélo c'est bien,
c'est écolo et puis ça permet de faire des économies
aussi et ça tombe bien puisque lenregistrement de
Chinese Democracy a été récemment estimé
à près de 20 millions de dollars par le New York
Times. 20 millions de dollars.
Il
faut dire aussi quon se sera tellement gaussé de
cette mise à bas musicale et tellement glosé sur
ce disque (en disant quil sortira dans le commerce quand
un noir sera président des Etats-Unis dAmérique,
ce genre de conneries) quaujourdhui Axl Rose, cet
autre Milliardaire, doit savourer sa revanche maintenant que Chinese
Democracy est disponible dans les bacs depuis ce matin-même,
après près de 15 années de gestation, 15
années de face-à-face tortueux entre un artiste
et un homme, les deux sans doute aussi exigeants et lunatiques
que névrosés et obsessionnels.
Alors
retour tout feu tout flamme ou repos définitif du guerrier
? A lécoute de lalbum on peut dire que globalement
ce retour se place sous de bons auspices, ceux de linspiration,
de lévolution musicale aussi (enfin du moins du non-végétatif
puisque ce disque n'est pas destiné à celui pour
qui le monde se serait arrêté depuis la sortie des
deux volumes de Use your illusion) et dune musique ayant
définitivement plus à voir avec 2008 quavec
1988 (début de la furia Guns N'Roses autour du monde, leur
premier album étant sorti en juin 1987).
Rappelons-nous
toutefois : Guns NRoses cétait une fuck you
attitude, cétait une rythmique bien trendy, un guitariste
plutôt classiquement hard rocknroll mais étincelant
et un chanteur/frontman charismatique/antipathique au choix. Ca
c'était pour les débuts du groupe. On vit ensuite
avec les deux voluments de Use your Illusion un spectre musical
et atmosphérique bien évidemment plus large, du
rock Stonien aux power-ballades orchestrées avec au milieu
de tout ça quantité de morceaux bigarrés
allant du plus teigneux au plus contemplatif. Un groupe presque
coupé en deux en fait (et pour forcir le trait) avec un
Axl Rose qui lorgnait clairement sur Elton John, celui des Seventies
qui a fait ne rigolez pas de très belles choses, alors
que le groupe lui était davantage le garant dun rock
teigneux, abrasif et arrogant; il suffit dailleurs découter
les disques des projets suivants des musiciens, Velvet revolver,
Loaded, les Neurotic ou encore le SlashnSnakepit )
pour sen convaincre.
Avec
Axl seul aux commandes, et même si lon garde tout
de même une contenance majoritairement rock, la mélancolie
et la sophistication gagnent. Cela nest donc pas une surprise
au vu des disques précédents et cest la raison
pour laquelle on voit cet album comme la continuité des
précédents. La musique des Guns penche désormais
largement plus du coté dEstranged que du Right next
door to hell. Chinese Democracy ou le primat de la mélodie
sur lattitude.
Ainsi
lalbum se décompose en plusieurs tranches :
La
première plutôt rock, du rock moderne voire même
typed par moment (les sonorités quasi-indus sur Shacklers
Revenge, Better ou encore Riad n' the bédouins des bouts
de riffs très secs et cliniques comme ils sen jouent
beaucoup aujourdhui, les boites à rythme un peu partout)
avec un superbe titre inaugural Chinese Democracy qui dépote
finement et efficacement et qui est lancé juste avant le
premier couplet par un cri dAxl qui sonne comme un délicieux
écho à celui poussé en amorce du génialissime
Welcome to the jungle. Pas mal de morceaux de cet ordre, certains
étant plus inspirés que dautres (le très
bon Scraped et sa guitare quon jurerait être celle
de Slash). Il faut dire toutefois que le son général
de lalbum sil est très bon ne fait curieusement
pas la part belle aux guitares qui auraient du se montrer sur
plupart de ces titres un peu plus arrogantes, un choix de production
de toute évidence, celui de laisser la puissance au second
plan.
La
seconde, par la même majoritaire, se lovant dans des power-ballades
souvent épiques et des morceaux plus sinueux à lévidente
ambition. Cest là la trame générale
de ce disque, souvent toutefois bien plombée (If the world
ou Catcher in the rye par exemple) et quelquefois mélodramatique
(Street of dreams pour ne citer qu'elle).
Quelques
mots sur des morceaux qui ressortent du lot :
If
the world et son excellent refrain pop, un morceau quil
convient (comme tous ceux du disque, ce nest pas là
un disque in your face à prendre ou à laisser) découter
plusieurs fois pour pleinement le savourer. Il y a là une
ambiance à la Michael Mann et limpression de rouler
plein gaz dans les travées de Miami la nuit en coupé
sport avec le costume blanc, les mocassins sans chaussettes et
la barbe de deux jours qui va bien. Ce morceau ferait un malheur
dans le jeu Grand Theft Auto.
Une
autre jolie ballade This I love où la voix dAxl fait
merveille, ce morceau pourrait être le November Rain de
ce disque si le solo de guitare nétait pas simplement
fonctionnel et sans le feeling idoine, une très belle chanson
tout de même, magnifique même !
Madagascar,
déjà entendu depuis pas mal de temps (joué
dailleurs fut un temps lors du final dune cérémonie
des MTV Music awards). Un joli morceau lancinant avec au milieu
le discours de Martin Luther King «I have a dream»
qui laisse à penser quAxl finalement attendait simplement
quun président noir soit élu à la présidence
américaine pour le sortir son album. Le morceau se veut
là encore épique, des petits passages font penser
au Kashmir de Led Zeppelin mais sans le coté oriental (pas
facile à cerner ça !), une épopée
réussie et plaisante avec un joli travail sur les voix,
un très bon moment.
Mais
le sommet de lalbum est sans nul doute Sorry et cette incroyable
sensation découter une version pop du Planet Caravan
de Black Sabbath, une autre ballade voyageuse donc avec en special-guest
sur le refrain un autre grand gueulard sil en est en la
personne de lex Skid Row Sebastian Bach. Ca cest du
lourd.
Un
aveu de taille pour terminer : Axl a de réelles et belles
qualités de composition, voilà un fait indéniable
et prouvé ici par A+B. Cela fait de ce Chinese Democracy
au final un bon album qui ne décevra sans doute pas les
fans die-hard du groupe. Car sil est impossible pour ceux-ci
de juger ce disque simplement pour ce quil est en laissant
de côté les autres albums du groupe ainsi que la
longue attente qui a précédé cette sortie,
gageons que ce disque sonnera pour eux comme une madeleine de
Proust (cette voix dAxl et ses grincements de cordes vocales)
et un disque daujourdhui, tout simplement. Ils regretteront
sans doute, et encore, le côté peu explosif du disque,
le mixage qui place les guitares dans le mix et non devant avec
la voix (on parle tout de même de lancien groupe de
Slash !)
Et
oui, si la vie est comme une boîte de chocolat et on ne
sait jamais sur quoi on va tomber en retirant le papier, il faut
bien dire que Chinese Democracy lui est plutôt comme un
paquet doursons en chocolat, on sait exactement sur quoi
on va tomber une fois le premier entamé : du rock daujourdhui,
mature et inspiré, mélodique et bien plus pop finalement.
Cest
que la guerre est finie peut-être pour Axl, lui qui, tel
Icare, avait volé un peu trop près du soleil jusquà
se brûler une partie des ailes. Avec le nouvel album studio
de son groupel, voilà qu'il retombe sur ses pattes autant
qu'il renaît de ses cendres, un vrai Phoenix le chat.
Bornu
- 28/11/2008 (source : culturopoing.com) |