Produit
par Roy Thomas Baker (lhomme des premiers Queen), Flush The
Fashion est avant tout caractérisé par la volonté
dAlice Cooper daller de lavant (après ses
graves problèmes dalcoolisme de la fin des seventies)
. Cet enregistrement marque son entrée dans les années
quatre-vingts et ce nest pas pour rien quil sintitule
aussi Alice Cooper80. Cest le premier dune série
de disques expérimentaux, inconnus du grand public, de Flush
à Dada (1983), donc. La rupture avec le Cooper Sound des
années 70 est très nette. A cette époque, cest
Davey Johnstone, le guitariste dElton John qui accompagnait
Alice. (Cest dailleurs le parolier de John, Bernie Taupin,
qui avait co-écrit From The Inside, le précédent
album. Les connaisseurs savent aussi que lun des morceaux
de Goodbye Yellow Brick Road, généralement considéré
comme le chef-duvre du pianiste anglais, a pour titre
All The Girls Love Alice. Il ressort aussi de certaines interviews
de Cooper quElton était alors son voisin.) Davey Johnstone
est un excellent guitariste, hélas très sous-estimé.
On retrouve aussi Fred Mandel (guitare&claviers) sur ce projet.
A ce jour, Flush The Fashion demeure lune des uvres
les plus déroutantes dAlice Cooper et certainement
pas celle que lon recommanderait aux néophytes. La
pochette évoque bien le côté froid, aseptisé
et synthétique des eighties débutantes. Les photos
nous montrent un Cooper au look futuriste. Ce qui surprend, ce sont
les crédits des chansons . Certaines sont attribuées
à des compositeurs extérieurs. Par exemple, Clones
(Were All) est dun certain David Carron et Leather Boots
de Geoff Westen. Voilà qui est indéniablement inhabituel.
Problème dinspiration ? Il est dautant plus
permis de se poser la question que la durée de chaque face
du vinyl dorigine dépasse à peine les dix minutes.
Mais ce qui compte, cest lintensité, nest-ce
pas ? (Cf. le Reign In Blood de Slayer.) En tout cas, les amateurs
de hard rock (ou de heavy metal) peuvent passer leur chemin. Flush
na rien à voir avec les productions dIron Maiden,
de Judas Priest ou même dAC/DC.
La production est très léchée, dans lesprit
New Wave, avec des synthétiseurs et des boîtes à
rythme. Le son est limite aseptisé. On est à mille
lieues de Love It To Death et du bon gros rock qui tache. A mille
lieues aussi de la variété lénifiante dans
laquelle baignait un Lace And Whiskey. Le premier titre, Talk Talk,
compo signée Sean Bonniwell, est une reprise de Music Machine,
un groupe culte des sixties. Cest donc avant tout un hommage
rendu par Alice à lune de ses influences ; cela
dit, cette version ne se révèle pas des plus convaincantes.
Elle a cependant le mérite de nous plonger dans latmosphère
sonore du disque. Le chant inhabituellement détaché
dAlice surprend : ce nest plus lacteur possédé
dantan (Dwight Fry et Steven semblent loin, très loin).
Décidément, et à une notable exception près,
les cinq premiers morceaux qui constituaient la face A dorigine
ne sont pas inoubliables. Clones, paru en 45t, donne dans la pop
synthétique, avec ses ambiances futuristes. Certains fans
hardcore de Cooper adorent cette chanson qui traite des problèmes
existentiels dun clone ! Leather Boots est une sorte
dexercice de country parodique et robotique, lun des
enregistrements les plus dispensables du Coop, toutes périodes
confondues. Aspirin Damage, avec ses couplets convenus et ses gros
accords bateaux, ne vole pas très haut. Quant aux paroles,
je vous laisse juges : Aspirin damage_aspirin damage
Kills the pain, destroys the brain
No one told me about aspirin damage
Heureusement se cache, en plein milieu de cette première
face éprouvante, une pépite, un petit bijou, intitulé
Pain : cela débute par quelques notes de piano qui semblent
annoncer une ballade qui ne viendra pas avant que ne retentisse
un crescendo abrupt. Enfin intervient une voix sournoise, empreinte
de perversité : cest la Douleur personnifiée
qui sexprime ici : Im hidden in the scream
When the virgin dies
Im the ache in the belly
When the baby cries
And Im the burnin sensation
When the convict fries
Ce nest évidemment pas pour rien que Bob Dylan himself
a déclaré quAlice Cooper était lun
des auteurs les plus sous-estimés qui soient
La face B était initialement plus réussie, en tout
cas plus cohérente avec ses morceaux rapides, plus rocks
dans lesprit. Certains se rapprochent (relativement) du Billy
Idol de la période White Wedding. Grim Facts est excellent
avec son riff efficace et ses paroles réalistes : Red
lights
Gang fights
Brewing in the heat
Cop cars
Gay bars
On your precious street
That aint so neat
Dance Yourself To Death, un rock bref et sympathique, est lun
des meilleurs moments du disque. Alice a dailleurs qualifié
cette chanson de « parodie des Stones » (et
de certains comportements américains, ajouterons-nous, Alice
interprétant ici un kid américain moyen perturbé
par les frasques de ses parents, le monde à lenvers,
quoi
). La critique sociale est aussi présente dans
Model Citizen et sa satire de lhypocrisie.
A larrivée, il sagit dun album surprenant
et risqué, même sil est décevant par certains
aspects. Le Coop ne fait pas partie de ces « artistes »
qui pensent uniquement à « satisfaire leur public »
en lui donnant ce quil veut entendre. En 1980, les gens naccrochèrent
pas à Flush The Fashion, ce qui nempêcha nullement
notre chanteur de persister quelque temps dans cette voie plus ou
moins hasardeuse. Le « grand public » qui
sattendait à un énième slow sirupeux
resta sur sa faim
Le fan de hard rock de base ne pouvait non
plus être séduit, Flush The Fashion évoluant
dans dautres eaux que les tendances en vogue à lépoque.
Quant aux vrais fans, ils estimèrent sans doute que la satire
sociale et la dérision prenait trop le pas sur le côté
morbide et malsain. Il nempêche que ce disque est novateur
par certains aspects et quil annonce la période Brutal
Planet/Dragontown. Il inaugure surtout une longue traversée
du désert qui ne prendra vraiment fin quavec Constrictor
en 1986.
Philippe
C - 11/03/2004 |