Ce
disque, paru en 1976, marque le début du déclin de
Cooper. Il sagit, paradoxalement, dun concept-album
dune indéniable qualité.
Deuxième album solo dAlice, il fait suite au fantastique
Welcome To My Nightmare de 1975. Cet album, sur lequel laccompagnaient
de remarquables musiciens, notamment les guitaristes virtuoses Dick
Wagner et Steve Hunter, contenait la magnifique ballade Only Women
Bleed qui devint un gros hit ( Ce morceau traitant de la violence
conjugale fut ensuite repris par Tina Turner, qui ne pouvait hélas
que se retrouver dans un tel sujet, et même par Patrick Juvet,
sous le titre Jai Peur La Nuit, en attendant la version de
Noir Désir
) . Le succès de ce titre neut
pas que des conséquences positives. Il permit certes à
Alice de se faire connaître dun public plus vaste, plus
mature mais cette respectabilité subite de leur idole fit
tiquer certains fans. Surtout, le Coop fut tenté de réitérer
le coup de la ballade dans ses albums suivants, moins orientés
hard-rock. Cela eut pour conséquence de lui fournir quelques
tubes notoires tels que I Never Cry, You And Me et How You Gonna
See Me Now, mais ceux-ci plurent essentiellement à des gens
qui nétaient en rien des admirateurs dAlice,
le public dartistes comme Elton John ou Billy Joel en particulier.
Ces personnes se contentaient dacheter les 45 tours, pas les
33tours, et lorsqu au début de la décennie 80,
Alice Cooper cessa denregistrer des ballades sucrées,
elles décrochèrent totalement. Quant aux jeunes fans
de hard-rock passés à Kiss et à Aerosmith ,
ils avaient depuis longtemps délaissé Alice et ses
délires. Cela explique la traversée du désert
que connut le chanteur au début des années 80.
Ce long préambule me semblait nécessaire pour comprendre
dans quelles circonstances avait été conçu
lalbum Goes To Hell. Celui- ci a été enregistré
par un artiste vraisemblablement épuisé par linterminable
tournée Welcome To My Nightmare et dont les problèmes
dalcoolisme avaient atteint un degré plus que préoccupant.
A cette époque, Alice avait perdu le contrôle de sa
carrière. Par exemple, la pochette a été réalisée
à partir dune photo figurant à lintérieur
de lalbum Billion Dollar Babies, recadrée et hâtivement
retouchée en vert. Dautre part, le sujet de ce disque
peut sembler pour le moins léger, limite ridicule. Alice
Cooper est voué aux flammes éternelles de lEnfer
pour avoir accumulé les mauvaises actions ! Cest
le propos de Go To Hell, le premier titre du disque. Ce qui est
ironique, cest que lEnfer est ici assimilé à
une gigantesque boîte de nuit dans laquelle les damnés
sont condamnés à danser sur de la musique disco ( !),
le comble de lhorreur pour tout rocker qui se respecte bien
sûr, nest-ce pas, Paul Stanley ? Cest dailleurs
le thème de You Gotta Dance, parodie astucieuse de variété
disco. On touche là au problème majeur de lalbum :
celui-ci repose sur la dérision et le second degré.
Plus quun disque de rock ou de hard-rock, il sagit avant
tout de la bande-son dun show délirant. Dautre
part, si sur lalbum précédent, les ballades
et autres morceaux dambiance étaient au diapason des
rocks et distillaient une réelle angoisse, cest ici
le contraire qui se produit. Les rocks sont cette fois très
arrangés et sophistiqués ( présence de churs,
de percussions, de guitare wa-wa). Leur impact, leur violence en
sont donc considérablement amoindris. Ils sont de plus relativement
peu nombreux. Guilty est lun des rares titres vraiment spontanés
du disque, le seul à nous renvoyer à lépoque
bénie du début des seventies, ne serait-ce quau
niveau du chant habité, sarcastique et provocateur dAlice.
Go T o Hell, le morceau douverture relève indéniablement
du hard-rock, mais il sagit dun hard surproduit. Les
riffs sont comme amidonnés et cette chanson ne prendra sa
véritable dimension quultérieurement, sur scène,
une fois débarrassée de ses oripeaux grandiloquents.
La version studio nen est pas moins attachante en raison de
lhumour sous-jacent et de ses parties vocales trafiquées
qui permettent à Alice dinterpréter plusieurs
personnages.
Quant à Wish You Were Here, il sagit sans conteste
de lun des sommets du disque. Très arrangé et
encore une fois surproduit (percussions, wa-wa), ce titre impressionne
en raison de limplication des guitaristes , à
la fin notamment, lorsquun étonnant solo de guitare
semblant surgir de nulle part nous propose quelques instants de
pure violence, la seule vraie agression du disque.
Le reste de lalbum est essentiellement constitué
de morceaux au tempo moyen et de ballades. Bob Ezrin, le producteur,
a certainement profité de l implication moindre dAlice
pour donner libre cours à sa mégalomanie. Les nombreux
musiciens de studio (The Hollywood Vampires) contribuent aussi au
professionnalisme général. La voix dAlice est
souvent en retrait, le chanteur na pas sa pétulance,
sa gouaille habituelles. Lheure est à la sophistication
et aux jolis arrangements plutôt quà lurgence
et à la folie. Im The Coolest, composition inhabituellement
lente, nous présente une facette inédite du Coop.
Sur lentraînant Give The Kid A Break, très comédie
musicale, Alice se met en scène en train de marchander avec
le malin, en interprétant évidemment les deux rôles.
Didnt We Meet est une fausse ballade, caractérisée
par un habile crescendo et un superbe break instrumental. Le contraste
violence/douceur se révèle prenant et efficace.
Relevons aussi la présence de deux superbes ballades, à
déconseiller toutefois aux punks et aux diabétiques :
Wake Me Gently et I Never Cry.
La première décrit de manière émouvante
les affres dune âme en peine errant dans les Limbes.
Le piano, le magnifique solo de D.Wagner, les superbes orchestrations
de violons, sans oublier le chant pathétique et touchant
dun Alice soudain vulnérable, tout cela contribue à
la création dun moment de pure beauté. La seconde,
I Never Cry, a un aspect autobiographique évident :
il sagit de la confession poignante dun alcoolique.
Ce morceau, sorti en 45 tours, sera un tube.
Lalbum sachève par deux compositions un peu kitsch
donnant dans une sorte de variété symphonique. On
adore ou on déteste. Im Always Chasing Rainbows est
la reprise dune chanson de 1918 ( !) et est avant tout
prétexte à la mise en avant de churs grandiloquents.
GoinHome, enchaîné à la précédente
fait office de finale, de conclusion. Comme lindique le titre,
Alice , qui a recouvert sa liberté, rentre chez lui. Cest
loccasion pour Bob Ezrin de sen donner à cur
joie et lalbum sachève dans la grande tradition
de lopéra rock sur des orchestrations symphoniques.
Alice Cooper Goes To Hell est donc un disque un peu daté
et nécessitant une bonne dose de second degré. Le
thème développé na pas la noirceur et
laspect malsain dun Welcome To My Nightmare. Cest
plutôt une ambiance de conte de fées ( A Bedtime Story)
qui prévaut. Son écoute nest, par conséquent
,pas recommandée aux amateurs de pur hard-rock. Pour eux,
ce serait sans doute un cauchemar ou un Enfer. En revanche, il sagit
dune uvre culte pour les vrais fans dAlice. Ceux-ci
ne peuvent que déplorer quà linstar dune
bonne partie du catalogue Cooper, elle nait pas encore fait
lobjet dune remasterisation digne de ce nom.
Peu après la sortie de Goes To Hell, et alors quil
répétait en vue de sa future tournée, Alice
Cooper fut victime dun malaise. La tournée fut annulée
et lalbum neut pas limpact quil aurait mérité.
Il devint néanmoins disque dor ( le dernier disque
dor de Cooper pour la décennie 70), Welcome To My Nightmare
fut quant à lui platine.
Le déclin de Cooper était alors entamé, dautant
plus que son contrat lobligeant apparemment à sortir
un disque par an, il neut pas la possibilité de prendre
un véritable recul, à un moment où il eût
été plus sage deffectuer un véritable
break. Ainsi, dans lannée qui suivit, et à cause
de la pression infernale de sa maison de disques, Alice fut obligé
denregistrer non seulement un nouvel album studio, mais aussi
un live. Ni lun, ni lautre ne contribuèrent hélas
à redorer le blason de notre superstar déclinante.
Philippe C - 18/11/2003 |