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Christian,
peux-tu te présenter ? (âge, études, parcours professionnel
)
J'ai aujourd'hui 39 ans. Un parcours professionnel atypique, puisque
mes études de documentaliste après le bac ne me prédisposaient
pas au journalisme, ni particulièrement au monde des médias.
C'est une passion acharnée pour la musique qui m'a orienté
dans cette voie. Lenvie de partager cette passion avec dautres,
de découvrir de nouveaux musiciens, des disques, de vivre au
rythme des concerts furent les premières motivations. Je me rends
compte maintenant à quel point la fin justifiait les moyens :
je n'avais que 19 ans quand le premier numéro de HARD FORCE est
sorti, jétais totalement inexpérimenté, et
il fallait une grosse dose de culot pour que nous nous lancions dans
laventure. J'ai appris les bases du métier sur le tas,
puis au contact de professionnels.
Comment
as-tu attrapé le virus de la musique et quest ce qui ta
amené au hard rock ?
Si virus il y a, il remonte quasiment à ma naissance. Ma culture
musicale a démarré avec les disques que mon père
écoutait. A la fin des années 60, Jimi Hendrix, Eric Clapton,
Jeff Beck, Jimmy Page révolutionnaient la musique. Ce sont leurs
guitares, entre autre, qui ont bercé mon enfance. Parmi ceux
que je viens de citer figurent les fondateurs du rock dur, de la saturation.
De lénergie, mais toujours de la mélodie, deux composantes
qui mapparaissent essentielles dans les musiques que jécoute
depuis. Le hard rock nest quune extension de cette « éducation ».
Sur mes cassettes dadolescent, il y avait autant LYNYRD SKYNYRD,
AC/DC période Bon Scott des premiers albums, THIN LIZZY, Ted
Nugent, puis TRUST et IRON MAIDEN des débuts, que BOSTON, KANSAS
ou
TOTO. Jécoutais la radio, mimprégnais
de tout ce qui se faisait dans la pop ou le rock plus light. Jai
toujours considéré la musique au sens large et je puise
les bonnes vibrations tant dans le rock extrême que dans le jazz,
la pop, le blues, lélectro, le classique, que sais-je encore
Comment
a germé lidée de créer HARD FORCE ?
1981-1982, cest louverture des ondes et lapparition
des radios libres. La création dune radio associative à
Samois-sur-Seine (77) fut lopportunité de faire découvrir
mes coups de coeur et dapprendre à parler dans un micro.
Nous étions donc une bande de potes de 16-17 ans, qui ne se sont
même pas aperçu quils vivaient une époque
pionnière, sans contrainte commerciale, sans quotas, ni censure.
Nous nétions pas majeurs et on nous laissait les clés
de la radio !
Nous animions lémission de hard rock « Countdown »
sur Radio Arc en Ciel. Nous démarrions le samedi en fin daprès-midi
et rendions lantenne trois heures plus tard, quand nous navions
plus dalbums à passer (que nous achetions évidemment
avec notre argent de poche). Dans ce programme, nous avons reçu
tous les groupes français, des amateurs locaux aux têtes
daffiche de lépoque.
Surgit lopportunité dune première interview
« internationale » : Yngwie Malmsteen. Nous
sommes alors en juin 1985, cest le guitar-hero le plus spectaculaire
du moment. Durant ce même laps de temps se tient le France Festival
avec le plus gros plateau de groupes français réunis sur
deux jours et les Monsters of Rock à Castle Donington. Croulant
sous les interviews, frustrés de revenir à la radio et
que cette « matière » ne soit entendue
que par une poignée, nous avons pensé que la création
dun fanzine diffusé plus largement serait une suite logique.
Etais-tu
lecteur de la presse metal (ENFER MAGAZINE, METAL ATTACK) avant cette
création ?
Evidemment. Je dirais même de ROCK & FOLK et de BEST avant
eux. BEST fut le premier magazine denvergure nationale à
oser régulièrement le hard rock et le heavy metal en couverture.
ENFER incarne cependant linstant historique de la fondation de
la presse spécialisée hard rock, même si METAL ATTACK
nest sorti que très peu de temps après, en 1983.
ENFER était plus documenté, METAL ATTACK plus classieux,
lun était plus roots, pointu et érudit, lautre
plus rassembleur et flashy. Les deux cohabitaient parfaitement, offraient
un panorama intéressant pour les lecteurs que nous étions
et une source dinformation précieuse pour les animateurs
radio en herbe...
Comment
la mutation du HARD FORCE fanzine sest-elle opérée
en magazine ? Il na pas dû être facile de trouver
des ressources financières. Comment léquipe de direction
a bouclé le tour de table ?
Pour quelques-uns dentre nous, ce fanzine est très rapidement
devenu aussi vital que peut l'être un groupe pour son leader ou
ses fondateurs. Je travaillais le jour, écrivais la nuit et engloutissais
mon salaire et les aides de mes proches dans la fabrication de ce fanzine
de luxe. Pour dautres, cétait un loisir passionnant,
mais pas primordial. En tout cas, pas suffisamment pour engager davantage
de temps, des sacrifices. Un fossé sest creusé entre
les « acteurs » de la première époque :
les perspectives de professionnalisation ont découragé
ou sans doute fait peur. Ce fut une déception sur linstant,
mais on relativise, ne serait-ce que pour avancer. Financièrement,
mon ami Jean de Larquier et moi-même avons rencontré plus
dune dizaine de banques pour démarrer : nous navions
aucune crédibilité sur la base de notre projet. Le hard
rock était un repoussoir. Nous avons parfois été
reçus comme des moins que rien, malgré lenthousiasme
débordant de nos 20 ans. A croire quil fallait beaucoup
plus pour nous arrêter : le premier numéro professionnel
de HARD FORCE, sorti en avril 1987, a pu voir le jour grâce à
la création dune société dédition
reposant sur ma subvention de jeune créateur dentreprise,
des fonds personnels (tout le monde a mis la main au portefeuille dans
nos familles respectives), lapport inattendu dun nouvel
associé.
Quels
sont tes meilleurs souvenirs de lépoque HARD FORCE ? Et
les pires ?
Les meilleurs souvenirs ? Chaque numéro, chaque page du
magazine regorgent danecdotes incroyables. Les énoncer
reviendrait à écrire un recueil de mémoires en
plusieurs tomes. Les interviews, les concerts et dans larrière-boutique
les bouclages insensés, les délires en reportage, les
soirées avec des musiciens
Je ferai volontiers allusion aux débuts, le côté
« têtes brûlées »
Je
me rappelle Jean [de Larquier] et Philippe [Goussard] sur les routes
du nord et de Belgique pour trouver des dépôts-vente pour
le fanzine. Je crois quils dormaient dans leur voiture. Mon père
Serge, mon frère Laurent et moi, partis de Paris pour la Chaux-de-Fonds
(Suisse) à la rencontre dun lecteur distributeur des premiers
numéros, fan inconditionnel de KISS. Les potes qui nous aidaient
dans toute le France, comme à Tours avec Nicolas Gounet et Daniel
Bernot, en Normandie avec les frères Solignac-Lecomte. Le jour
de la rencontre avec notre premier vrai maquettiste, Jean-Max Bigand,
les cours de rattrapage en organisation de rédaction avec Lionel
Pétillon, pote détude et journaliste professionnel
La joie du premier abonné, le premier courrier dinsulte
(ça voulait dire : le débat est ouvert). Les situations
inoubliables (Bernie Bonvoisin écrivant pour HARD FORCE,
HELLOWEEN en équipée nocturne dans les sex-shops de Pigalle,
jouer au flipper avec Lemmy de MOTÖRHEAD, SOUNDGARDEN pour un goûter
dédicace dans nos bureaux en 1990, se retrouver sur scène
avec Angus Young et ses sosies devant un Zénith comble, dîner
avec Max Cavalera et traverser la Place de la Bastille à minuit
avec lui, tourner la vidéo SEPULTURA en 1996, assister à
des enregistrements ou des mixages dalbums, interviewer LYNYRD
SKYNYRD en faisant tourner la bouteille de whisky à 4 heures
de laprès-midi
), les instants improbables (en mai
1988, sur un lit dhôpital, sorti danesthésie
générale quelques heures plus tôt, choisissant la
photo de couverture de JUDAS PRIEST; en 1999, toute la rédaction
du magazine dans un Bercy vide, à placer le supplément
HARD FORCE LIVE sur les milliers de sièges des gradins), des
rencontres avec les musiciens les plus mythiques, des découvertes
dalbums devenus depuis des classiques
Je suis intarissable. Il faut mexcuser.
Les
pires souvenirs ne viennent pas de la musique elle-même.
Jai appris, et cest une rude expérience, que la passion
a un prix. Excessivement lourd. Etre à la barre dun navire,
même soutenu par ses proches, expose à des choses quon
ne peut soupçonner, surtout lorsquon se persuade de graviter
dans un monde artistique, de divertissement. Il peut sagir de
difficultés liées à la gestion, au marché,
à la concurrence. Cest le monde de lentreprise. Ça
fait partie dun jeu quil faut assumer et quelques-uns dentre
nous ont largement payé, longtemps, et dans tous les sens du
terme. Mais au-delà des réalités financières,
il y a les dommages collatéraux, comme on dit fréquemment.
Là, je parle de laspect humain et cest le plus redoutable.
La suspicion, la rancur, parfois la trahison damis ou de
collaborateurs dans les difficultés nétaient certainement
pas méritées. Les quinze années de HARD FORCE,
parce quelles étaient bâties sur un schéma
familial et/ou amical, ont été souvent préjudiciables.
Bien plus que dans une entreprise où les relations patron/salariés
sont caricaturales mais clairement définies. Ceci dit, HARD FORCE
a été le point de départ dautres amitiés,
alors je ne suis pas du tout aigri
Un magazine sur le modèle de HARD FORCE, cest une succession
de plaisirs et quelques moments de solitude. Le temps magnifie les choses,
mais il ne faut pas ignorer les échecs.
Quel
est ton avis rétrospectif sur HARD FORCE (les aspects positifs,
ce que tu aurais aimé faire, approfondir, ce que tu nas
pas pu réaliser, ce qui te gênait
) ?
Vaste question. Je nai pas de plus gros regret aujourdhui
concernant HARD FORCE que celui de linterruption de parution du
magazine, parce quelle nétait pas méritée
au moment où elle est intervenue. Elle a notamment stoppé
un bouillonnement créatif encouragé par le renouvellement
de signatures (Daniel Oliveira, notre correspondant à Los Angeles,
Juliette Legouy, Julien Capraro
) et la maturité de trois
pôles prépondérants : la maquette originale
créée par mon frère Laurent, la photo globalement
supervisée par Renaud Corlouër et le club de vente par correspondance
avec Serge [Lamet] et Stéphane Bergeon. Cétait un
vivier où chacun pouvait prendre la place quil voulait
sil simposait dans la qualité ou loriginalité
de son travail : il suffit de suivre la trajectoire dHenry
Dumatray sur 15 ans pour le comprendre.
Objectivement, ce magazine a toujours été en avance, parce
quil se remettait en question. Cétait un laboratoire
et on ne se refusait pas grand chose : lapproche différente
des interviews, des rubriques, les rencontres avec les lecteurs en journées
portes ouvertes, la distribution dun magazine gratuit à
la sortie des concerts, le lancement du premier CD multimédia
en 1997, la présentation de lextraordinaire album photo
de famille dun groupe comme SEPULTURA, les dossiers thématiques
à la fin des années 80 (la censure, les excès,
le piratage
), la collaboration avec un illustrateur aujourdhui
réputé comme Christian de Metter pour proposer des couvertures
différentes, le HARD FORCE CLUB, le tournage dun documentaire
vidéo offert à ses abonnés, limplication
dans la production musicale avec les débuts de Yann Armellino,
jen passe
Sinon, sur un plan plus global, je me suis sans cesse battu pour que
les articles soient bien écrits, jamais vulgaires ni grossiers
en dépit de la réputation du style traité, soignés
dans leur présentation, documentés pour les pointilleux.
Quelles
étaient les relations avec la presse métal concurrente
? Y avait-il une concurrence saine, une émulation, de lespionnage,
de la jalousie ?
Je crois mêtre pris la première volée de bois
vert de la part dune consoeur, quelques mois à peine après
la parution du fanzine. Dès lors, jai compris que lapparition
de HARD FORCE, même petit, dérangerait, quoi que je fasse.
Quand HARD FORCE est arrivé dans les kiosques, on a changé
de registre. Je recevais des appels anonymes au bureau, dintimidation.
Jai su plus tard quils émanaient de journalistes
oisifs travaillant « en face ». Un gros travail
de sape a commencé dans les maisons de disques, du lobbying pour
nous discréditer, bloquer la publicité ou des interviews
de couverture. On pouvait facilement devenir parano à cette époque.
Jai commencé à me défendre avec la seule
arme que je possédais : mon éditorial mensuel. Ça
ne faisait rire que léquipe, mais quest-ce que ça
me soulageait ! La concurrence sest assainie dans le sens
où nous nous sommes radicalement démarqués dans
la maquette et lécriture. De plus en plus, nous prouvions
à chaque sommaire à quel point nos confrères pouvaient
être frappés dinertie ou de routine. Lémulation
sest faite par le contenu.
A aucun moment lespionnage na véritablement sévi.
De la jalousie ? Certainement. Vous navez pas idée
combien de fois les concurrents ont tenté de débaucher
nos journalistes. Cétait devenu un sujet de grosse rigolade
en rédaction.
En
tant que leader de léquipe de rédaction, que préférais-tu
faire et quest-ce que tu détestais ou redoutais ?
Le plaisir était celui de lécriture, de la recherche
documentaire pour un dossier, dassister à un concert jubilatoire
ou à un festival à létranger, de mener linterview
où léchange avec le musicien va bien au-delà
des questions-réponses. Je me suis lassé extrêmement
vite des voyages de presse. Cétait dabord une fatigue
physique, les décalages horaires avec des temps de récupération
incompatibles avec la gestion des bouclages. Au début, on veut
tout faire. Il faut apprendre à déléguer et cest
le plus dur. Je me devais dassister à la fabrication complète
du produit, ce qui réduisait singulièrement mon temps
de détente. Pendant des années, jai vécu
les concerts et les voyages des journalistes par procuration, me préservant
de rares instants avec quelques artistes spécifiques lorsquils
venaient à Paris. Dailleurs, les modalités dinterviews
à létranger sont devenues contraignantes au possible
avec des situations aberrantes daller-retour pour Los Angeles
en deux jours avec un entretien de 30 mn et 15 mn de photos seulement
à la clé. Doù lintérêt
essentiel davoir un correspondant sur place, au cur de lactualité.
Jai détesté les mondanités du microcosme
parisien qui se voulait métal et sembourgeoisait dans les
« after », le vide culturel et musical dans certains
bureaux de maisons de disques où, dès la fin des années
80, il était palpable que la machine à broyer les styles
jugés mineurs ou trop marginaux était en marche.
Pourquoi,
alors que le style a été bien représenté
à partir de 1989/90, les albums de speed et thrash ont-ils été
traités dabord avec suspicion (cf. rubrique « Forces
Parallèles » où généralement
les disques se faisaient descendre ou « Street Thrash »
avec de courts interviews) ?
Vous avez été surpris par lengouement massif et
rapide de votre lectorat pour ce style ? Vous étiez peu
fan de ce courant musical ?
Cest exact : les genres en question nétaient
pas notre terrain de prédilection. Cela a beaucoup plus à
voir avec la qualité des productions de lépoque,
quavec le talent des musiciens. Ensuite, le fanzine, cétait
une période de balbutiements. Nous étions tous bénévoles ;
or, je rencontrais des journalistes pointus dans le style, mais ils
nacceptaient pas de travailler sans rémunération.
Dès que nous avons pu publier le magazine dans les kiosques et
structurer léquipe, les styles speed/thrash ont été
couverts par un expert du genre, Hervé Guegano. De fait, nous
lui laissions une totale liberté de jugement et ce garçon
savait être très critique dans tous les sens du terme.
Que nous nayons pas défriché le genre en avant-gardistes,
cest bien possible. On ne gagne pas à tous les coups :
nous avons su dénicher des perles rares dans tellement dautres
domaines... Emmanuel Potts, Arnaud Durieux et moi-même passions
pour cela beaucoup de temps à lire la presse anglo-saxonne, acheter
des imports et entretenir des relations avec des musiciens outre-Manche
ou de lautre côté de lAtlantique.
Est-ce
que les querelles de clocher entre amateurs de courants divers (genre
glam contre thrash) étaient du pain béni pour vous dans
le sens où vous pouviez jeter de lhuile sur le feu ?
Ou cela vous dépassait et avait tendance à vous contrarier
?
De même que jai toujours trouvé insensé quon
oppose les BEATLES aux STONES, les rivalités de styles dans le
hard rock et le metal ne mont jamais exalté. Je ne parle
pas de goût, je parle dintolérance et de sectarisme.
HARD FORCE a toujours entretenu la pluralité des genres. Cétait
un dosage difficile, car nous devions rendre compte de lactualité,
être représentatifs des styles établis et des courants
émergents. La musique est en perpétuel mouvement :
un magazine, sil veut survivre, ne peut rester figé dans
le passé, mais se doit dy faire référence.
Vous
sentiez vous libres rédactionnellement ou sous la pression exercée
par certaines maisons de disque et attachés de presse ?
La liberté est illusoire, impossible. Dès lors que la
vie dun magazine dépend, soit de ses ventes, soit de ses
recettes publicitaires - et très souvent des deux -, de quelle
liberté dispose-t-on ? Flatter son lectorat, cest
une dépendance. Une page de publicité, cest un gage
donné par lannonceur. Courir après la couverture
exclusive pour se démarquer de la concurrence en garantissant
à une maison de disques une interview au nombre de pages, presque
au poids, cest aussi perdre de son indépendance. Notre
liberté a été acquise grâce aux idées
novatrices dont je parlais tout à lheure, sur des terrains
où nul nallait. Nous étions en éveil permanent
pour surprendre. « Loriginalité dans le consensus »
pourrait être une bonne définition.
Quand
NIRVANA et le grunge ont explosé, as-tu senti le vent tourner ?
De quel vent parle-t-on ? De la mise en sommeil du heavy metal
traditionnel, comme jai pu lentendre ? Je nai
jamais cru un instant que le grunge était le début de
la fin ou une sanction pour le rock davant. Avec un patrimoine
de presque 35 ans, nous pouvons tous convenir que la musique est cyclique.
Alors, que pensent aujourdhui les fans de PEARL JAM, ALICE IN
CHAINS ou SOUNDGARDEN de cette mise au rebut après des années
de règne sur MTV et les médias ? Personnellement,
lorsque le grunge est apparu, jai adhéré au genre,
car il renouait avec les fondamentaux du rock. Je nen demandais
pas plus.
Mon plus grand plaisir, sur la dernière année de HARD
FORCE (1999-2000), cétait de pouvoir assister à
un concert dIRON MAIDEN, de AC/DC, de KORN, de PEARL JAM ou des
RED HOT à Bercy, de SOULFLY ou DEFTONES à lElysée-Montmartre,
de RAGE AGAINST THE MACHINE au Zénith, de A PERFECT CIRCLE à
la Maroquinerie, et de savoir quau milieu de tout ça, LYNYRD
SKYNYRD ou les BLACK CROWES avaient aussi leur place.
Vers
la fin, HARD FORCE avait tendance à parler très souvent
des mêmes groupes (SEPULTURA, MACHINE HEAD, FEAR FACTORY, TYPE
O NEGATIVE
). Etait-ce un moyen facile de retenir et séduire
le lectorat, une pression particulière (en loccurrence
de Roadrunner) ou une baisse qualitative et quantitative de la scène
musicale dalors ?
Allez, ajoutons-y notre goût personnel et une franche camaraderie
avec les musiciens en question.
Je retirerai la baisse qualitative : il y avait une nouvelle confrérie
brutale sur le marché. Elle était légitime, car
son heure était venue. Point.
Je réfute la pression de Roadrunner qui na jamais existé
et la remplace par partenariat. Nous étions indépendants.
Dailleurs, Roadrunner nétait pas, financièrement,
le principal annonceur publicitaire dans HARD FORCE. Je ne joue pas
sur les mots : il a réellement existé une collaboration
de très haut niveau, un respect réciproque, du répondant
dans les projets, initiés par une personne pour laquelle jai
une grande estime, Stéphane Saunier. Cette collaboration avec
le label a duré au-delà du départ de Stéphane
pour CANAL+, preuve de la solidité des bases de ce que nous avions
initié ensemble. Les dirigeants et léquipe des attachés
de presse de Roadrunner étaient à lécoute
de toutes nos idées et sefforçaient de les rendre
possibles. Les musiciens étaient à chaque fois surpris,
car nous faisions les choses « autrement ».
Nous avons toujours procédé ainsi dans tous les genres.
Henry [Dumatray], par exemple, avait une liberté absolue duvrer
dans des styles qui lenthousiasmaient au même moment. Je
crois quainsi, des amitiés se sont aussi développées
au fil du temps et de ses rencontres, que ce soit avec IRON MAIDEN,
PARADISE LOST ou GAMMA RAY, pour ne citer queux.
On ma régulièrement reproché la fréquence
des couvertures consacrées aux mêmes groupes. Ce nétaient
que des valeurs dappel pour le plus grand nombre. Dans le sommaire,
HARD FORCE respectait très équitablement tous les autres
styles. Pourquoi ne pas dire que nous parlions autant de CRADLE OF FILTH
que de PANTERA, de THE GATHERING que de AC/DC ? Il suffit de reprendre
les couvertures, objectivement.
HARD
FORCE reste aujourdhui lun des magazines les plus respectés
et qui a connu son lot de disparitions/résurrections. Comment
sest achevée cette belle aventure et pourquoi la disparition
a été définitive ?
Je suis sensible à ton commentaire. Tout comme Francis Zégut
(« Wango Tango » sur RTL) ou Jeff (Jean-François
Bouquet, rédacteur en chef de « Metal Attack »,
animateur radio des « Tympans fêlés »,
entre autre) ont pu minfluencer dans mon approche des médias,
jespère que laventure a suscité des vocations.
Lors des deux interruptions, un instinct de survie nous rendait insupportable
lidée même de raccrocher. Nous avons tenté
à chaque fois une reprise. Pour mieux. Au risque de perdre des
collaborateurs sur le bord de la route.
Que doit-on retenir de tout cela ? Contrairement aux apparences,
ce nest pas larrivée de BEST dans notre société
dédition qui a entraîné dispersion des énergies,
démotivation ou perte didentité. Nous nous structurions
avec une équipe dune quinzaine de collaborateurs, le pôle
graphique était au summum, nous anticipions sur les nouvelles
technologies en presse et en multimédia, entretenions des relations
directes avec des dizaines de managements étrangers, disposions
dune activité de vente par correspondance en plein développement.
Notre image auprès des maisons de disques était excellente
et nous avions un partenariat privilégié sur tous les
concerts metal avec Garance Productions
Vraiment, que demander
de plus alors que le marché de la presse se tassait déjà
et que le disque marquait son essoufflement ?
Je nembellis pas la situation dalors qui était parfois
conflictuelle durant les réunions de rédaction, notamment
sur les exigences rédactionnelles à venir et les faiblesses
décriture de certains collaborateurs extérieurs.
Dans notre souci dindépendance, nous avions certainement
atteint une phase critique de développement qui ne pouvait quêtre
fragilisée financièrement à terme. La disparition
aurait pu être temporaire. Jai personnellement tenté
deux pistes honorables. Pour mes interlocuteurs de lépoque,
ce nétait ni le bon moment, ni un secteur dactivité
où ils se sentaient capables. Puis, les mois passèrent
et, pour la toute première fois, le temps a eu raison de nous.
Sais-tu ce que sont devenus les anciens membres
de la rédaction ?
Je sais, pour la plupart, ce quils sont devenus. En revanche,
rares sont ceux avec lesquels jai gardé un contact suivi.
Je le disais, il y a eu des « divorces » dans
HARD FORCE. Ils sont donc une poignée répartie sur ces
15 ans que je revois régulièrement ou croise de temps
à autre : je suppose quune amitié devait exister
au-delà du magazine. Jai eu plaisir à lire linterview
dHenry [Dumatray] sur ton site, sans doute le collaborateur qui
« en a le plus au compteur » dans cette histoire,
en dehors de ma famille et moi-même.
Forcément
quen est-il de Charles Gronche et de sa copine Yolanda ?
Quand je pense que tu leur as parlé et tu me demandes de leurs
nouvelles !
Abordons
le sujet ROCK SPIRITS, sa création était-elle le résultat
dune certaine lassitude face au petit monde du hard rock ou une
volonté de faire découvrir de nouveaux horizons, de montrer
lévolution des goûts de la rédaction ?
ROCK SPIRITS répondait, bien avant que nous reprenions BEST,
à lassouvissement de notre écriture dans tous les
styles que nous ne pouvions aborder dans HARD FORCE. HARD FORCE ne devait
pas être un carcan et ne la finalement jamais été.
Personnellement
ROCK SPIRITS est pour moi LA référence ultime en terme
de magazine musical généraliste (jy ai découvert
des trésors tel DOUGHBOYS ou MEGA CITY FOUR). As-tu senti une
pression plus forte, vu que vous vous attaquiez aux piliers quétaient
BEST et ROCK & FOLK (qui ne tenaient pas la route face à
la qualité de votre mensuel) ? Que retires-tu de cette expérience
?
LA référence ? Fichtre !
Il ny a jamais eu de pression de la part des magazines rock. Très
sincèrement, je pense que nous nexistions pas pour eux.
Ils étaient plus préoccupés par la place des INROCK.
Pour nous, la périodicité bimestrielle était un
handicap en terme de concurrence, si tant est que nous souhaitions être
sur le même créneau. Je crois que ROCK SPIRITS était
un ovni. Et une étoile filante dans le paysage médiatique.
Enrichissante démonstration de nos capacités à
élaborer un magazine généraliste -nous les petits
métalleux sans envergure-, épanouissement des journalistes,
ouverture sur un monde plus vaste, sont les enseignements que je retire
de cette expérience.
Que
penses-tu de lévolution de la scène musicale aujourdhui
?
Cela fait des années, déjà du temps de HARD FORCE,
que je naborde plus la musique en terme dévolution.
Je me laisse simplement porter par la qualité des uns, loriginalité
des autres. Un groupe peut être un univers à lui tout seul.
Il ny a pas nécessité de modes, de courants, de
tendances. Pourquoi devrait-on choisir entre création musicale
et dictature marketing ? En tout cas, je trouve extrêmement
fort que les copains de collège de ma fille se promènent
avec des tee-shirts AC/DC et IRON MAIDEN.
Tu
naurais pas envie de replonger parfois ?
Parfois ? Tous les jours ! Mais je connais le prix des réalités
gestionnaires que cela engendre.
Aujourdhui
les magazines musicaux sont devenus des fourre-tout regorgeant de styles
multiples, de groupes kleenex
Quelles en sont les explications
à ton avis ?
Je serais bien prétentieux de juger le travail de confrères
qui, en définitive, sont parvenus à survivre dans un secteur
sclérosé, là où HARD FORCE nest plus.
Peut-être, justement, parce quils multiplient les styles
et les groupes éphémères en répondant au
plus juste à lattente du plus grand nombre. Quitte à
se couper de leur clientèle originelle. Je ne dis pas ça
par cynisme. Un magazine répond à des impératifs
commerciaux qui lui sont propres. Un chef dentreprise, quil
soit directeur dusine ou de publications rock, travaille rarement
à perte par vocation.
Peu
après avoir disparu, HARD FORCE sest lancé sur le
net pour une aventure trop éphémère. Pourquoi cela
sest arrêté si vite et quelles leçons en as-tu
tirées ?
Jétais tout simplement seul et ne pouvait demander à
mes journalistes de travailler pour rien, ce que Julien [Capraro] et
Juliette [Legouy] mont gentiment proposé un temps. Ayant
toujours des exigences qualitatives dès le fanzine, je ne concevais
pas là peu près. De plus, je démarrais une
nouvelle activité et le temps libre se raréfiait. Lexpérience
fut excellente, en tout cas. Dès 1995, mon frère Laurent
et moi jouions la carte de lInternet dans le magazine. Si HARD
FORCE avait poursuivi sa route, le développement multimédia
aurait été fracassant, car nous avions des projets exceptionnels.
Avec le recul de 5-10 ans, on note quil a fallu du temps et quaprès
le nimporte quoi, le paysage sest clarifié et professionnalisé.
Quel
a été ton parcours jusquà aujourdhui
et que fais-tu ? Et pour continuer à être indiscret, quels
sont tes projets ?
Jai poursuivi dans les médias sous plusieurs casquettes
simultanées. Je suis depuis quatre ans dans une société
de post-production télé à Paris, après avoir
fait un passage comme chroniqueur musical sur France Inter. Ces dernières
années, jai eu la possibilité de réaliser
un documentaire pour France 5, décrire un film réalisé
pour la télévision par Thomas Gilou, dêtre
chef de projet du DVD sur la Libération de Paris en 2004 pour
la Mairie de Paris et coordinateur éditorial du DVD sur Charles
de Gaulle qui sort ce mois-ci. Jai également écrit
un ouvrage chez Jai Lu. Certains peuvent sinterroger, mais
malgré les apparences, tout ceci nest pas très éloigné
de HARD FORCE. Le dénominateur commun de tout ceci, cest
lécriture et mon expérience vient de la presse hard
rock. Si vous croisez certains de ces projets, vous remarquerez peut-être
quelques éléments graphiques ou documentaires qui vous
rappelleront lapproche des articles et des discographies de HARD
FORCE, par exemple.
As-tu
gardé des contacts avec des musiciens ?
Jaurais voulu. Malheureusement, loin des yeux, loin du cur.
En me distanciant de lactualité musicale au quotidien,
les artistes vivant leur vie sur la route, en promo ou en studio, les
contacts se sont progressivement éteints.
Quelles
ont été tes plus belles et tes pires rencontres comme
intervieweur ?
La première en anglais, avec Malmsteen, était terrible.
Je navais jamais vraiment parlé anglais hors des cours
au bahut. De même, quelques mois plus tard, jai subi lhumour
décapant de Lemmy (MOTÖRHEAD) au téléphone.
La communication était épouvantable ; il narrêtait
pas de me lancer des vannes : je ne comprenais pas la moitié
de ce quil me disait.
Vu le nombre de rencontres, cest dur à dire. Cest
quoi, une bonne interview ? Un échange qui passe pendant
30 mn ? Des révélations ou un pseudo-scoop ?
Une mauvaise ? Un musicien mal luné qui tenvoie bouler parce
quil na pas dormi ou pris des substances ? Il y a des
instants magiques qui se dégagent. Ils peuvent être furtifs.
Bernie Bonvoisin (TRUST) ma invité un soir chez lui, où
il répétait dans son grenier avec Vivi. Javais cette
icône du hard rock en privé rien que pour moi ! Parfois,
cest discuter hors interview avec un Angus Young, Bruce Dickinson
ou Brian May (QUEEN), croiser un court instant des légendes,
tailler le bout de gras dans un bar parisien avec Slash au moment de
la sortie de mon livre sur GUNS N ROSES
ou avoir le guitariste
Christophe Godin en concert dans mon bureau ! Ce nest pas
uniquement une question de célébrité.
Autant que possible, jai tout préservé de ces 15
années : une collection complète de HARD FORCE pour
ne pas donner raison au proverbe (les cordonniers sont
), des photos,
des films au caméscope sur les dernières années,
des collectors, des souvenirs et moult anecdotes quon ne peut
que garder pour soi.
Que
penses-tu de lévolution de la presse metal depuis la fin
de HARD FORCE ?
Je ne pense pas que la fin de HARD FORCE aie provoqué quoi que
ce soit, en dehors dun vide : la place ne semble pas avoir
été prise, dans lesprit tout du moins. Dans la presse
metal, jai remarqué des mouvements de journalistes, des
transfuges, des petites évolutions éditoriales, des ravalements
de façade, rien de fracassant. La presse doit certainement se
poser les mêmes questions quil y a 5 ans sur sa visibilité
à court et moyen termes, mais avec une donne très différente :
le marché du disque est en pleine révolution, le téléchargement
en peer-to-peer a modifié le mode de consommation de la musique
(toute une génération ignore ce que cest de payer
un disque), le très grand public est anesthésié
par les émissions de variétés-réalité,
ne parlons pas du rôle des chaînes musicales
Quels
sont les groupes dont tu restes fan et quels sont tes derniers coup
de cur, tous styles confondus
Ma réponse serait beaucoup trop longue. Je suis un consommateur
de musique à très haute dose, et justement tous styles
confondus. Grâce aux radios sur le net et à MTV2, je prépare
mes achats et reste fortement attaché à lobjet disque.
Le mp3, cest bon pour mon iPod dans le métro, mais le disque
est à la maison !
Je peux simplement dire que si jai été un jour fan
dun groupe, il est fort à parier que je le suis toujours.
Ce que jécoute à la minute où je te parle
? Le nouveau single de NINE INCH NAILS (« The Hand That Feeds »),
« Prayer » de DISTURBED et lalbum dALTER
BRIDGE, « One Day Remains », sorti lannée
dernière. Et dans un jour ou deux, je serai forcément
à laffût dautre chose.
Quel
est le dernier concert qui ta marqué ?
Ce nétait pas dans le metal, mais dans le jazz : Esbjörn
Svensson Trio. Mon travail ne ma guère laissé le
loisir de me rendre dans les salles très récemment. Je
vais me rattraper dici lété. Pour dire :
le dernier concert de metal que jai vu, cétait METALLICA
(+ LOST PROPHETS et SLIPKNOT). Comme dhabitude au Parc des Princes,
un son tournant au gré du vent et des conditions découte
épouvantables. Heureusement, le répertoire de la tête
daffiche est toujours aussi colossal.
Comment
vois-tu lavenir du hard rock ainsi que celui du marché
de la musique en général ?
Je ne suis pas devin. Le hard rock a trouvé une forme de pérennité
avec le temps et il y aura toujours une demande du public pour un style
énervé et radical. Je minterroge davantage sur la
survie des groupes dans ce nouveau paysage : la doivent-ils au
live ? A la vente de disques à la fin des concerts ?
A lauto-production et lauto-promotion ? Au verrouillage
de la musique par de nouveaux procédés technologiques ?
Tout cela est passionnant, mais risque dêtre très
destructeur pour lindustrie du disque, telle que nous lavons
connue, pour les médias et les artistes eux-mêmes.
Es-tu
conscient davoir marqué une certaine génération
par tes écrits et ton combat au sein dun magazine culte
?
Etre culte, ce nest pas un postulat quand on démarre un
fanzine ou un magazine. Ce serait dune suffisance ! Les différentes
équipes successives et moi-même nous nous sommes efforcés
de proposer le meilleur magazine possible, le plus sincère dans
la démarche. Si nous avons encouragé certains, initié
dautres, cest un fabuleux bonus.
Ai-je vraiment dit mon dernier mot, cest toute la question ?
Jespère bien conjuguer également certaines choses
au futur.
En
tout cas, pour tout ce que tu as fait pour nous, un seul mot me vient
à lesprit : merci.
Cest trop dhonneur : tout le plaisir est pour moi !
Très bonne continuation au site et félicitations pour
votre passion indéfectible.
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